top of page

Un bilan physiologique, ça ne se lit pas, ça s'enquête.

Women cyclists
Women cyclists

Dans le monde de la performance sportive, on croit souvent qu’un bon bilan physiologique se résume à de belles valeurs. En réalité, des chiffres seuls ne veulent rien dire.


Un VO₂max élevé, une puissance critique impressionnante, des seuils bien positionnés. On classe le rapport, on retient le chiffre, on passe à la suite.

 

C'est une erreur.


Pas une petite maladresse d'analyse — une erreur fondamentale sur ce qu'est un bilan physiologique.

 

Un bilan digne de ce nom n'est pas une photographie.


C'est une enquête.


On collecte des données depuis plusieurs systèmes physiologiques simultanément — ventilatoire, cardiovasculaire, musculaire périphérique— et on cherche à comprendre ce que ces systèmes se racontent les uns aux autres.


On cherche les contradictions, les signaux faibles, les cohérences inattendues d'ou on en tire une orientation d'entraînement qui n'aurait pas pu émerger autrement.

 

Je vais vous montrer ce que ça donne concrètement, sur un cas réel que j'ai analysé :

une athlète de 19 ans, statut néo-professionnelle en cyclisme sur route, testée en janvier 2026.


Pourquoi les chiffres seuls ne suffisent pas


Avant d'entrer dans l'analyse, posons un principe que j'estime largement sous-estimé dans la pratique courante du profilage physiologique.

 

Un chiffre isolé n'a pas de sens.


Ce n'est pas une opinion — c'est une propriété de l'équation de Fick, qui gouverne l'ensemble du système aérobie :

 

VO₂ = Q × (CaO₂ − CvO₂)

 

La consommation d'oxygène est le produit du débit cardiaque et de la différence entre ce que le sang apporte au muscle et ce qu'il en repart.

Chacun de ces termes dépend des autres.

Et c'est précisément parce que la performance aérobie est un système d'équations couplées qu'on ne peut jamais lire une valeur seule.

 

Dans ce profil, le VO₂max mesuré est de 3,8 L/min.

Élevé ? Insuffisant ?

La question est mal posée. Voilà ce qu'on fait avec ce chiffre dans une enquête réelle.

— — —

L'enquête — Système par système


Le cardiovasculaire central : un moteur qui n'est pas le problème

La réponse chronotrope est linéaire et cohérente sur toute la rampe.


La FCmax atteinte — 194 bpm — est cohérente avec l'âge.


Pas d'inflexion prématurée, pas de plateau cardiaque précoce.

Le coefficient ΔFC/ΔW est dans les normes à 0,37 bpm/W.

 

À partir de ces données, j'estime les paramètres hémodynamiques par méthode de Fick indirecte.

Cette méthode, je tiens à le préciser, produit des approximations raisonnées — pas des mesures directes.

Le volume d'éjection systolique (~112 ml/battement) est dérivé du VO₂ mesuré et d'hypothèses normatives sur la CaO₂.


La teneur artérielle en O₂ (~200 ml/L) repose sur une hémoglobine standard pour ce profil.

Ces valeurs sont assumées et contextualisées — c'est ce qui les rend utiles, à condition de ne pas les faire passer pour plus précises qu'elles ne sont.

 

Calcul de l'apport théorique en O₂

Débit cardiaque (Q) : 194 bpm × 112 ml = ~22 L/min Teneur artérielle en O₂ (CaO₂) : ~200 ml O₂/L de sang Apport théorique maximal : 22 × 0,200 = ~4,3–4,4 L O₂/min  VO₂max mesuré : 3,8 L/min Écart : ~500 ml O₂/min → 13% d'oxygène livré mais non utilisé

 

Cet écart est le premier signal de l'enquête.


Si le cœur n'est pas en cause, où se situe le goulot d'étranglement ?

 

Conclusion cardiovasculaire : système central fonctionnel et adapté au niveau. Non limitant. Réserve fonctionnelle existante mais inexploitée.

 

Le muscle périphérique : où se joue vraiment la performance


La désaturation : pas la valeur finale, la forme de la courbe


La SmO₂ du quadriceps (vastus lateralis) passe de 75,2% au repos à 18,8% à l'effort maximal — une désaturation de 56 points. Le taux d'extraction est estimé à ~81%.

 

Ces chiffres, pris seuls, ne racontent rien.

Ce qui dit tout, c'est la cinétique de désaturation — comment la courbe chute, et à quel moment. C'est ici que la NIRS révèle ce qu'aucune autre mesure ne peut montrer.

 

Phase

Intensité

Signal NIRS

Interprétation

Phase 1

Repos → 210W (VT1)

Désaturation linéaire modérée

Équilibre perfusion-extraction maintenu

Phase 2

210W → 250W

Accélération brutale ×4

Recrutement IIa/IIx sans infrastructure adaptée

Phase 3

250W → 299W

Chute rapide vers 18,8%

Épuisement quasi-complet de la réserve extractive

 

L'accélération brutale au niveau de VT1 est une signature physiologique.


Elle indique que le recrutement des fibres de type IIa et IIx génère une demande oxydative que le réseau capillaire local ne peut pas satisfaire.

Chez une athlète à l'infrastructure périphérique mature, cette transition serait progressive.

Ici, elle est abrupte.

C'est l'empreinte d'une infrastructure en cours de développement.

 

Pour contextualiser : le score ICP SmO₂ au niveau de VT1 place l'athlète dans la fourchette "Trained" (2,3–3,0), sous les seuils Well-trained (3,0–3,5) et loin des valeurs élites WorldTour (3,5–4,8).

Ce positionnement est cohérent — et surtout, il précise exactement l'écart à combler.

 

Le signal discret que beaucoup de bilans ratent : la THb

L'hémoglobine totale (THb) — proxy du volume sanguin musculaire local — baisse de 1,7% sous haute intensité (12,02 → 11,81 g/dL).

Ce signal est inhabituel, et il mérite qu'on s'y arrête.

 

En situation normale, la THb devrait rester stable ou légèrement augmenter — signe d'un recrutement capillaire fonctionnel.

Une baisse indique :

–limitation du recrutement capillaire : tous les capillaires anatomiquement présents ne sont pas fonctionnellement actifs

–vasoconstriction sympathique compensatoire : redistribution du débit sanguin sous stress maximal

–compression mécanique intramusculaire : la tension élevée à haute intensité réduit la perfusion locale

 

Couplé à une SmO₂ finale à 18,8% (les élites descendent sous 10%), ce signal décrit un découplage perfusion-demande.

La conductance périphérique en O₂ estimée (~93 ml/min/mmHg vs 120–140 chez les élites) confirme cette limitation diffusive.

 

Conclusion musculaire : trois limitations structurelles convergentes — densité capillaire fonctionnelle insuffisante, capacité oxydative mitochondriale en développement, couplage perfusion-oxydation inadéquat. Ce sont les véritables facteurs bridants.

 

Le ventilatoire : le co-limitant qu'on aurait pu rater


Sur le papier statique, tout semble acceptable. Ratio de Tiffeneau correct, FEV1 et FEV6 corrects. Un bilan superficiel conclurait : système ventilatoire fonctionnel, passons à la suite.

 

Sauf que l'enquête ne s'arrête pas à la spirométrie statique.

 

Le Tidal Volume Efficiency est à 0,043 (norme basse : 0,05).

L'athlète ne mobilise pas un volume courant proportionnel à sa taille lors des efforts intenses — ce n'est pas un problème structurel pulmonaire, c'est un défaut de coordination et de recrutement des muscles inspiratoires. Entraînable.

 

La fréquence ventilatoire est déjà élevée à basse puissance (~30 cycles/min à 100W), relativement stable jusqu'à 250W, puis elle s'envole au-delà de 70 cycles/min.

Un cycliste WorldTour ventile à 45–55 cycles/min à VO₂max, avec un volume courant de 3,3–4,5 L.

L'athlète compense un volume courant insuffisant par une fréquence excessive.

Ce n'est pas une adaptation — c'est une compensation coûteuse.

 

Ce qui rend cette analyse particulièrement fine, c'est la lecture par domaine d'intensité :

 

Domaine d'intensité

Score de performance ventilatoire

Modéré (< VT1)

20%

Lourd (VT1 – VT2)

30%

Sévère (> VT2)

65%

 

Ce gradient dit quelque chose d'important : la limitation ventilatoire n'est pas une limitation de puissance brute des muscles respiratoires.

C'est une limitation de stratégie et de coordination aux intensités modérées et lourdes — là où l'athlète passe la majorité de ses heures d'entraînement.


Le coût énergétique ventilatoire inutilement élevé en Zone 2 amplifie la contrainte périphérique, compromet l'extraction musculaire, majore la perception d'effort.

 

Conclusion ventilatoire : pas de limitation structurelle, mais des limitations fonctionnelles marquées. Co-limitant significatif. Levier le plus immédiatement actionnable.

— — —

Le diagnostic intégré : ce que les systèmes se racontent


Une fois les trois systèmes analysés séparément, l'enquête exige qu'on les lise ensemble. Le tableau qui émerge est cohérent — et c'est cette cohérence qui donne de la valeur au diagnostic.

 

Système

Statut

Potentiel de gain

Musculaire périphérique

Limitant principal

Élevé — moyen terme (3–9 mois)

Ventilatoire

Co-limitant fonctionnel

Élevé — court terme (4–8 semaines)

Cardiovasculaire central

Non limitant

Limité — déjà adapté

 

Ce que ce profil n'est pas


À 19 ans, néo-professionnelle, ce profil ne décrit pas une athlète défaillante.

Il décrit une athlète dont le système aérobie central a devancé le développement périphérique — ce qui est la norme à ce stade de maturation physiologique.

 

La différence artério-veineuse réelle est d'environ 175 ml O₂/L.

Les élites atteignent 180–190 ml/L.

Cet écart de quelques ml/L, multiplié par 22 L/min de débit cardiaque, représente une différence de ~330 ml O₂/min — une marge de développement disponible sans toucher au cœur, uniquement par adaptation musculaire.

 

Ce n'est pas un retard. C'est une réserve.

— — —

Les orientations d'entraînement : traduire le diagnostic en séances


C'est ici que beaucoup de bilans échouent.


On identifie les limitations, on les décrit — et on s'arrête là.


Ce n'est pas suffisant. Le diagnostic n'a de valeur que s'il génère des décisions d'entraînement précises et mécanistiquement justifiées.

 

Priorité 1 — Construire l'infrastructure aérobie périphérique


Objectif physiologique : stimuler l'angiogenèse (VEGF, HIF-1α), la biogenèse mitochondriale (PGC-1α), le développement enzymatique oxydatif (citrate synthase, COX, SDH).

 

Pourquoi cette priorité d'abord : introduire du travail à haute intensité sur une infrastructure périphérique immature, c'est chercher à utiliser une usine qui n'a pas encore ses machines.

Le stimulus sera sous-exploité, la fatigue disproportionnée, les adaptations structurelles compromises.

 

Séance 1A — Volume Zone 2 (pilier fondamental)

–     4 à 5 séances/semaine, durée 2h30 à 5h

–     Intensité : 60–75% puissance critique, cadence 85–92 rpm

–     Volume hebdomadaire cible : 13–16h en Zone 2

–     Critères de validité : drift cardiaque <5% sur 3h, SmO₂ stable en zone 55–65%, RPE ≤4/10

 

L'entraînement Zone 2 est le stimulus optimal pour les adaptations périphériques structurelles : intensité suffisante pour recruter une large population de fibres, volume possible sans fatigue excessive, tension de cisaillement vasculaire optimale pour l'angiogenèse, expression génique favorable (PGC-1α, TFAM, NRF-1).

 

Séance 1B — Tempo Sweet Spot (stimulus mitochondrial)

–     1 séance/semaine

–     Structure : 2 à 3 blocs de 15–20 min à 88–93% CP, récupération 6–8 min à 55–60% CP

–     Progression : 2×15 min (S1–4) → 2×20 min (S5–8) → 3×18 min (S9–12)

–     Critères de validité : maintien puissance ±2%, SmO₂ zone 35–45%, RPE 6–7/10

 

Priorité 2 — Optimiser le ventilatoire (gain rapide, démarrage immédiat)


Ce travail peut être initié immédiatement, en parallèle de la construction de base. C'est le levier à court terme le plus important — et le plus rapide à se mettre en place.

 

La prescription qui s'impose ici est le protocole Ventilatory Strategies Training (VST).


La littérature récente (Ricci, C., & Bouverot, Z. (2025). Effects of Respiratory Muscle Training and Ventilatory Strategies on the Performance of Professional Cyclists. Zenodo. https://doi.org/10.5281/zenodo.16645438) demontre qu'un travail de renforcement et de coordination des muscles ventilatoires combiné à des stratégies ventilatoires dynamiques peut générer des gains de +12 à +25% de capacité ventilatoire soutenue, accompagnés de réductions mesurables du cout énergitique.


Dans ce profil, où les limitations fonctionnelles ventilatoires sont clairement identifiées dès les domaines modérés, ces gains seraient particulièrement significatifs.

 

Le principe : réentraîner le pattern ventilatoire pour passer d'une stratégie haute fréquence / faible volume vers un schéma plus économique — moins de cycles, plus de volume courant, même ventilation totale avec moins de travail musculaire respiratoire.


Ce qui est gagné sur le ventilatoire est directement disponible pour les jambes.

 

Le travail de tolérance au CO₂, clairement indiqué dans ce profil, fait également partie du protocole : entraîner le système à tolérer l'hypercapnie sans déclencher une réponse ventilatoire compensatoire excessive retarde l'emballement de la fréquence respiratoire à haute intensité — là où on l'a vu dépasser 70 cycles/min.

 

Priorité 3 — Élever la puissance critique (à partir de semaine 8–10)


Objectif physiologique : améliorer la capacité tampon musculaire, optimiser le recyclage du lactate (MCT1/MCT4), développer l'efficacité métabolique au seuil.

 

Séance 3A — Threshold prolongé

–     1 séance tous les 10–12 jours, en état de fraîcheur

–     Structure : 2 blocs de 18–20 min à 95–100% CP, récupération 10 min à 52–55% CP

–     Critères : puissance ±2%, drift FC <5 bpm, SmO₂ zone 25–35%, RPE 7–8/10

 

Séance 3B — Over-Unders / Lactate Shuttling

–     1 séance/semaine

–     Structure : 3 blocs de 12 min = 3 cycles de (3 min @94% CP + 1 min @108% CP), récupération 6 min

–     Progression : 2 blocs (S1–4) → 3 blocs (S5–8) → blocs de 15 min ou surges à 110–112% (S9–12)

 

Ce format simule les variations d'intensité typiques de la course tout en entraînant les systèmes de production et de clairance du lactate : phases à 94% pour la clairance, surges à 108% pour le pic de production, alternance stimulant MCT1 et MCT4 simultanément.

 

Priorité 4 — Travail VO₂max (à partir de semaine 9–10 minimum)

L'introduction prématurée du travail en zone VO₂max sur une infrastructure périphérique immature génère un stimulus que le muscle ne peut pas exploiter. On fatigue sans adapter. On compromet le volume Zone 2 sans en obtenir le bénéfice. C'est le point le plus important à comprendre — et le plus souvent mal appliqué.

 

Phase 1 — HIIT modéré (semaine 9–10)

–     5–6 × 3 min à 115–118% CP, récupération 3 min à 48–52% CP

–     Fréquence : 1 séance tous les 10 jours

–     Critères : SmO₂ nadir 15–20%, FC 92–95% FCmax, puissance ±3%

 

Phase 2 — HIIT court (semaine 17–18, après validation des adaptations)

–     6–8 × 2 min à 118–122% CP, récupération 2 min à 44–48% CP

–     À n'introduire qu'après test intermédiaire confirmant les adaptations périphériques

 

Ratio de volume recommandé (phase initiale 8–12 semaines)

80–85%   Zone 1–2 (développement infrastructure aérobie) 10–15%   Tempo–Threshold (stimulus mitochondrial et tampon) 5%         VO₂max (à introduire à partir de la semaine 9 uniquement)


Ce qu'un vrai profilage physiologique apporte


Un bilan professionnel ne cherche pas à impressionner avec des valeurs.


Il cherche à répondre à une question précise : pourquoi cette athlète performe-t-elle comme elle performe aujourd'hui, et comment lui permettre de progresser ?

 

Cela exige une lecture croisée de tous les systèmes — pas une lecture en silos.


Cela exige de distinguer ce qui est structural de ce qui est fonctionnel, de contextualiser chaque valeur par rapport au niveau et à l'âge, et de hiérarchiser les limitations par urgence et par potentiel de gain.

 

Dans ce profil : une athlète de 19 ans avec un cardiovasculaire déjà adapté, une infrastructure musculaire périphérique en cours de construction, et un système ventilatoire fonctionnellement limitant mais immédiatement travaillable.


Le programme qui en découle n'est pas générique.


Il est la traduction directe de ce que les données — lues ensemble — nous ont dit.

 

C'est ça, un vrai bilan physiologique. Pas une liste de chiffres.


Une enquête, suivie d'un plan.



Commentaires


Formulaire d'abonnement

Merci pour votre envoi !

©2026 par HNS Performance. Créé avec Wix.com

bottom of page